Quelle culture numérique légitime pour l’école publique?

Par Lionel Alvarez

La formation des enseignant·e·s aux questions numériques bat son plein. Les institutions repensent les formations initiales, proposent des CAS, offrent pléthore de formation à la carte… les privés et consultants…

La formation des enseignant·e·s aux questions numériques bat son plein. Les institutions repensent les formations initiales, proposent des CAS, offrent pléthore de formation à la carte… les privés et consultants s’en donnent aussi à coeur joie. Toutefois, encore et toujours, la porte d’entrée des outils semble être privilégiée : Thymio, Microsoft, Kahoot et autres solutions auxquelles il serait urgent de former les enseignant·e·s. Ce billet est là pour inviter à penser autrement.

La proposition est sobre, mais ambitieuse : la culture numérique avant les outils. Par ce changement paradigmatique, cela invite l’institution scolaire à définir la culture numérique qui mérite d’être véhiculée. Le libre vs. le propriétaire ? Le réseau centralisé vs. le réseau distribué ? L’histoire du web ? Aaron Swartz ? Bill Gate ? L’interopérabilité vs. l’enfermement ? Captation de données pour l’IA vs. protection des données personnelles ? IA top-down vs. IA bottom-up ? L’explosion des frontières étatiques dans un espace nouveau ? Les identités multiples ? Les intérêts et écueils de Wikipedia ? Le questionnement du statut d’expert… Il y a de telles tensions dans les histoires informatiques que la culture numérique légitime devrait être définie par l’école sans quoi, du refus à admirations, les pratiques enseignantes resteront clivées. Les geeks d’un côté, les critiques de l’autre.

En naviguant sur le web avec le mot-clé « digital culture » via Duck Duck Go (évidemment !), mes yeux se sont posés sur cette proposition : https://www.torbenrick.eu/blog/culture/culture-change-is-key-in-digital-transformation/. L’auteur expose un changement culturel – non contextualisé à l’école publique, certes – induit pas le numérique. Son tableau de synthèse est le suivant.

 

La proposition de l’auteur concerne donc principalement le milieu de l’entreprise, mais questionne les organisations en tant que telles. Si l’on accepte que l’école soit une organisation et que l’on s’intéresse à cette proposition, alors de nombreuses réflexions sont soulevées concernant la numérisation de l’école publique.

  • Defensive –> Attack : l’école ne pourrait-elle plus être un lieu sécure, ou les élèves se développent sans danger, mais un lieu de compétition, de valorisation de soi?
  • Customers are distant –> Customer centric : l’école devrait-elle être pensée sur mesure pour les élèves, singulièrement ? exit le vivre ensemble, chacun pour soi ?
  • Data measures past performance –> Data used for live insights and decision-making : l’école devrait-elle s’engager dans le profilage des élèves et tenter de pronostiquer leurs réussites ? au risque d’oublier le principe d’éducabilité ?
  • Reporting –> Real-time : et ceci, en tant réel, évidemment !
  • Detailed business case required –> Lean product canvas : l’école devrait-elle être réactive, souple, proche des besoins, travailler en projet… au risque de ne plus garantir l’équité et travailler à réduire les inégalités ?
  • Rist averse –> Fail faster : L’école devrait-elle accepter de sacrifier certains élèves pour la bonne cause d’une école meilleure ?
  • Focus group insights –> Frequent user testing : l’école devrait-elle adopter le tout quantifiable ?
  • Market research –> Listening and learning : l’école devrait-elle avoir des budgets perméables, pour réagir vite et se transformer au besoin ?
  • Org chart –> Minimum hierarchy : l’école devrait-elle donner plus de responsabilités aux enseignants et risquer de perdre une certaine unité ?
  • Department silos –> Cross-functional teams : l’école devrait-elle accepter de faire exploser le concept de classe, d’enseignant·e titulaire ?
  • In-house is best –> Network of expertise : l’école devrait-elle accepter de travailler avec l’extérieur, les entreprises, les services publics, les institutions de formation et recherche… ?
  • Our offer –> Customer needs : l’école devrait-elle construire son curriculum sur les besoins des individus, pas sur la base de référentiel de compétences ?

Toutes ces réflexions ne font sens qu’en acceptant les prémisses. Toutefois, elles permettent de sortir des discours simplistes tels que « la numérisation est dans les mains des enseignants ». Non, il semble que la numérisation invite à des modifications structurelles, à des évolutions culturelles, à des transformations architecturales… Souhaitables ou pas ? je n’en sais rien. Quoi qu’il en soit, l’enseignant·e là-dedans n’a le choix que d’exécuter ou de critiquer cette numérisation, car la culturelle numérique légitime n’a pas encore été clarifiée et ne peut ainsi être partagée.

 

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