Numérique: des compétences sans connaissance?

Par Lionel Alvarez

Rappelons-nous, il y a quelques années, les autorités scolaires décidèrent de déplacer le curseur des « savoirs » à acquérir à l’école obligatoire, pour mettre en avant les « compétences ». Est-ce que les…

Rappelons-nous, il y a quelques années, les autorités scolaires décidèrent de déplacer le curseur des « savoirs » à acquérir à l’école obligatoire, pour mettre en avant les « compétences ». Est-ce que les arguments étaient utilitaristes, pragmatiques ou dans l’ère du temps – puisque Google connaît plus que n’importe qui – et puis, à quoi bon accumuler des savoirs décontextualisés? Quoi qu’il en soit, le changement a eu lieu : le plan d’études romand (www.plandetudes.ch) liste des compétences à atteindre, non  des connaissances à mémoriser et contextualiser. A priori, ce peut être une bonne chose.

Faisons ensuite un pas de côté. Denett, dans son ouvrage « From Bacteria to Bach and Back » de 2017, expose l’idée de compétences sans connaissance. Pour ce faire, il discute l’évolution des espèces qui illustrent bien qu’elles sont capables sans comprendre. Par exemple, une antilope est capable de courir pour fuir un prédateur, sans connaître les lois de la physique qui sont en jeu durant les courbes ou les accélérations. Une fourmi est compétente pour réaliser ses tâches dans la construction d’une fourmilière, sans saisir l’organisation générale ou abstraire les notions de pouvoir, de réciprocité, de bien commun… Une des conclusions de Denett est alors – en espérant ne pas trahir toute la complexité de son propos – que la connaissance/culture est une spécificité de l’humain. Ce serait en quelques sortes les connaissances et le savoir pour lui-même qui définiraient notre humanité, en comparaison avec des compétences que toutes les espèces peuvent développer ou témoigner. A ce moment, on pourrait d’ores et déjà questionner le choix des autorités scolaires de privilégier les compétences sur les connaissances.

Ensuite, le propos de Denett (je vous invite à visionner les minutes 53’00 » et suivante de cette vidéo) place les technologies comme des moyens de délégation ou, autrement dit, de ne plus avoir besoin des connaissances pour accéder à des compétences. Par exemple, avec un traducteur automatique, je n’ai pas besoin de connaître la langue ou comprendre les codes culturels pour « avoir » la compétence de conversation. En ne se contentant que du fonctionnel, y aurait-il une forme de déshumanisation? Les technologies numériques ne nous invitent-elles pas à favoriser ce fonctionnalisme ?

Toutes ces élucubrations m’invitent à penser que la connaissance et la culture devraient être au centre des apprentissages à l’ère du numérique. Les technologies mécaniques nous ont libérées des certaines tâches physiques (et on a alors inventé le fitness… ;-), les technologies numériques nous libèreront certainement de nombreuses tâches intellectuelles. Est-ce que tous les futur·e·s citoyennes et citoyens ne devraient pas développer une culture numérique telle qu’iels comprennent comment iels peuvent déléguer les compétences aux machines et saisir la nécessité de maintenir une forme d’autonomie intellectuelle ? Dit simplement, le numérique à l’école obligatoire n’est pas uniquement une question d’usage, de sciences informatiques et d’éducation aux médias, mais avant tout une question de rapport à ses compétences, au dépassement de soi, à l’auto-contrainte, à l’éducation aux choix…

  • Aujourd’hui, je dis à mon smartphone où je veux aller et il me guide. Ne devrais-je pas connaître comment les cartes géographiques ont été construites? comment les légendes sur ces cartes ont été pensées ? connaître les intentions des créateurs de cartes pour comprendre quelles cartes a quelles finalités ?
  • Aujourd’hui, je clique « suivante » lorsqu’un morceau de musique ne me convient pas, sachant que l’algorithme me proposera quelque chose d’autre d’à priori convainquant. Ne devrais-je pas connaître les artistes que j’écoute pour comprendre leurs œuvres? comment ils composent et quelle est leur histoire ? connaître aussi les goûts de mes proches pour pouvoir discuter musique?
  • Aujourd’hui, je tape mes questions sur goooggllle et laisse la géolocalisation et autres données m’identifier pour personnaliser les réponses et me donner satisfaction. Ne devrais-je pas connaître les paramètres de personnalisation pour pouvoir interpréter les réponses données? comment obtenir des résultats universels ? connaître les alternatives à la recherche d’information via le web?
  • Aujourd’hui, je me divertis sur TOCTAC, en swipant d’une vidéo à l’autre ou en remplissant les champs exigés pour me laisser l’impression de créer. Ne devrais-je pas questionner ces champs pour être créatif ? savoir lire le code source et le modifier pour qu’il réponde effectivement à mon envie, nos besoins, leurs urgences ?
  • Demain… ?

En bref, il me semble que la culture est aujourd’hui encore plus nécessaire avec la numérisation, car elle permet de comprendre, de connaître, de discuter… et pas seulement de faire. Pour une culture (du numérique et de l’analogique), car les usages suivront.

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