Apprendre PAR / POUR / AVEC / VIA… le numérique. Penser un cercle vertueux.

By Lionel Alvarez

Récemment, une balade sur le Web où la sérendipité était à l’œuvre (n’est-ce pas à ça que sert le Web ?), j’ai découvert le modèle de competendo.net/en/Digitalisation (DARE, 2019) qui…

Récemment, une balade sur le Web où la sérendipité était à l’œuvre (n’est-ce pas à ça que sert le Web ?), j’ai découvert le modèle de competendo.net/en/Digitalisation (DARE, 2019) qui annonce que

“With a strong aspect of democracy and human rights in lifelong learning, we should lay the foundations for a democratic digital transformation […] and empower learners to find a constructive and active position in this transformation”

Cette vision ambitieuse se construirait à l’aide d’un cercle vertueux représenté dans la figure ci-dessous :

  • Partons de “Apprendre à propos de la numérisation”.

Il s’agira de connaître, développer une culture générale, saisir la complexité des phénomènes, les interdépendances. Pour ce faire, des exposés, des capsules vidéos, des débats, des tables rondes… pourraient être privilégiés. Il s’agirait ainsi que les citoyennes et citoyens soient en mesure de maîtriser le vocabulaire “disciplinaire” et de l’utiliser en contexte, pour construire un discours nuancé, hors des aspirations technophiles ou des rejets technophobes.

Pour la formation à l’enseignement, il y a assurément cette culture générale à développer. Elle permet de donner raison à Collin (2022) qui affirme que “Pour qu’elle devienne émancipatrice, la formation des acteurs éducatifs doit donc ajouter aux contenus de formation technique et méthodologique [le comment faire] des contenus critiques portant sur les implications des dispositifs sociotechniques sur l’éducation” (p. 47). Cette connaissance et ce rapport critique pourraient être le point de départ.

  • Allons ensuite vers le “Apprendre via/avec la numérisation”.

Il s’agira ici d’utiliser à bon escient, développer des pratiques, détourner des usages, s’approprier le champ des possibles, s’émerveiller des opportunités créées (avec parfois un petit élan technophile). Les questions d’accès deviennent alors centrales, en créant des opportunités de mettre les mains/yeux/oreilles/tête… sur les techniques/technologies. C’est possiblement le quoi faire qui est alors centrale.

Pour la formation à l’enseignement, les questions de plus-values peuvent devenir intéressantes ici, à la lumière du fameux modèle SAMR (Pentedura, 2006) ou de toutes les déclinaisons existantes. En tant qu’enseignant·e, je vais potentiellement pouvoir faire mieux, plus vite, plus en détail… ou faire autre chose qui ne serait pas envisageable sans la numérisation. De plus, c’est ici que la didactique disciplinaire doit être questionnée. Comment j’enseigne cet objet disciplinaire maintenant que la numérisation est à l’œuvre ?

  • Allons ensuite vers “Apprendre pour la numérisation”.

Il s’agira ici de saisir quelles sont mes marges de manœuvre dans la numérisation des phénomènes de société, de l’enseignement/apprentissage à la politique, des systèmes de paiement aux relations administratives, de la remédiation (tous mes médias sur un unique média, le smartphone) à citoyenneté mondiale… En effet, quelle est mon agentivité dans les transformations numériques ? quelles sont mes contraintes ? Je vais ainsi pouvoir faire des choix qui répondent à la vision du monde que j’ai envie de construire. Cette posture est assurément liée à une vision ambitieuse la citoyenneté numérique (Choi, 2016)

Pour la formation à l’enseignement, la question de la liberté d’action des enseignant·e·s dans la numérisation des phénomènes éducatifs est centrale. Sans s’en rendre compte, les déploiements numériques institutionnels peuvent enlever une autonomie pédagogique aux enseignant·e·s, sous argument sécuritaire ou égalitaire. A l’inverse, moyennant les compétences nécessaires, le numérique pourrait aussi avoir un effet émancipateur ! Il semble alors nécessaire que l’employeur délimite la liberté d’action laissée et que les institutions de formation travailler aux développements des compétences nécessaires pour jouir de cette liberté numérique en contexte éducatif.

 

Le modèle a ceci d’intéressant qu’il introduit un cycle.

  • Avec le numérique émancipateur où j’ai pu bien délimiter ma liberté d’action (apprendre pour la numérisation), je peux alors explorer cette zone de liberté et apprendre à propos de la numérisation.
  • Avec des compétences d’usages et des pratiques (apprendre via/avec la numérisation), je peux alors développer ma liberté d’action et ainsi tendre vers une émancipation (apprendre pour la numérisation).
  • Avec des connaissances et une culture large des impacts de la numérisation sur les phénomènes sociaux (apprendre à propos de la numérisation), je peux plus sereinement m’engager vers une appropriation des usages – ou développement de pratiques – des artefacts numériques.

 

Ce modèle ne serait-il pas un bon moyen de penser la didactique de l’éducation numérique ?

__________

Choi, M. (2016). A Concept Analysis of Digital Citizenship for Democratic Citizenship Education in the Internet Age. Theory & Research in Social Education, 44(4), 1–43. https://doi.org/10.1080/00933104.2016.1210549

Collin, S. (2022). Technologies, éducation, critique. Dans S. Collin, J. Denouël, N. Guichon, et E. Schneider (Eds.). Le numérique en éducation et formation. Approches critiques (p. 19-58). Presses des Mines.

DARE (2019). Competendo – Digital Toolbox : Digitalisation. https://competendo.net/en/Digitalisation.

Puentedura (2006)… just google SAMR.

Comments

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  1. Combined Shape Created with Sketch.
    Mathieu wrote

    Merci pour le compte-rendu sur ce modèle. Si j’ai bien compris, il rajoute une dimension supplémentaire au modèle habituel issu des humanités numériques (voir notre article https://doi.org/10.7202/1084197ar): ce que les disciplines SHS disent du numérique (=apprendre à propos du numérique) et ce que le numérique apporte/transforme/disrupte de ces disciplines (=apprendre via/avec le numérique). La troisième dimension introduit certes du circulaire, mais avec quels soubassements ?
    • On sous-entend que le numérique est là, ici et maintenant, et que l’on doit faire avec. Le numérique est un objet social, historique, économique bien plus complexe qu’une mine d’or, un cours d’eau ou une «donnée» avec laquelle il faudrait bien faire quelque chose.
    • On sous-entend aussi avec ce modèle que le numérique doit être implémenté et la transformation numérique de la société poursuivie. C’est un préjugé antinomique avec le premier, mais c’est ça qui est pratique avec jugements latents : on peut les additionner sans aucune logique.
    • Pire encore, on place inconsciemment le numérique au centre de l’intérêt et des efforts (ici pédagogiques et démocratiques). L’intention est peut-être bonne, mais l’approche mauvaise. Partons plutôt des humains, de besoins et des actions qu’ils entreprennent pour les satisfaire. Dans un deuxième temps se pose la question de l’apport du numérique.

    Si le point de départ est le numérique, le projet pédagogique et démocratique est déjà perdu. En plaçant la technologie au centre, on place également celleux qui la façonnent (entreprises, expert·es, modèles et influenceureuses) au centre. Dans société durable et équitable cette approche irait peut-être bien. Dans une société de marché, médiatisée par l’argent, en un mot néolibéral, le résultat sera caractérisé par ce mode de production : violent, égoïste (tourné vers soi-même, au mieux son «clan») et courtermiste.

    Donc pas emballé par le modèle, mais il pousse à la réflexion, ce qui est toujours bienvenu.

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